
« The Beatles » vu par Mark Hertzgaard

Lennon déclara un jour qu’il préférait l’Album Blanc à Sgt Pepper parce que les chansons qu’il avait lui-même écrites y étaient meilleures. Cela peut paraître injuste vis-àvis des perles de Pepper, comme " A Day In The Life « et »With A Little Help From My Friends ", mais ces chansons étaient des collaborations Lennon-McCartney ; les morceaux signés John sur l’Album Blanc étaient pour l’essentiel des créations personnelles. Elles étaient d’une très grande qualité, et beaucoup plus consistantes que celles de Paul, ce qu’illustre particulièrement bien la face deux. Paul écrivit cinq des neuf chansons qui y figurent, mais seule « Black Bird » est à la hauteur de « I’m So Tired » ou de « Julia », composées par John. (Le morceau laborieux de Ringo, « Dont Pass me By », semble avoir été plus une concession pour maintenir l’équilibre du groupe qu’une oeuvre musicale véritable, tandis que « Piggies » de George Harrison permettait aux Beatles de demeurer des porte-étendard de la contre-culture grâce à un portrait dévastateur de bourgeois âpres au gain.)
Quatre des cinq, chansons de McCartney sur la face deux étaient pour ainsi dire des titres de son cru personnel - seul « Rocky Racoon » avait bénéficié de l’apport des autres membres du groupe , mais leur inégale qualité préfigurait les hauts et les bas de la carrière solo de Paul. « Blackbird » était une merveille de simplicité qui marchait très bien ; le vague sentimentalisme de « Martha My Dear » et de « I Will » disaient cruellement l’absence du point de vue correctif de John ; quant à " Why Dont We Do It In the Road ", il se situait entre les deux. Morceau de blues saignant, dont les paroles exaltaient l’idéal de l’amour libre des années soixante jusqu’à l’exhibitionnisme, il exposait le côté « mauvais garçon » de Paul et la puissance prodigieuse de sa voix, mais le résultat aurait pu être bien meilleur. Paul déclara plus tard que cette composition " était un ricochet de la production de John " mais il n’invita jamais que Ringo à se joindre à lui sur la version enregistrée, ce qui est bien dommage : la voix brute de Lennon et les attaques de Harrison à la guitare auraient pu enrichir considérablement ce morceau.
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La plus belle et la plus importante des chansons de la face deux de l’Album Blanc était « Julia », hymne de John à sa mère disparue. Il en enregistra de nombreuses démos, mais toutes ressemblaient beaucoup à la version de l’album. C’est la seule chanson figurant sur un album des Beatles que John ait enregistrée entièrement seul. Tout comme « I’m So Tired », « Julia » fut l’une des dernières chansons enregistrées pour l’Album Blanc, bien que toutes deux aient été écrites de nombreux mois auparavant, durant le voyage de John en Inde. Officiellement, Yoko et lui ne formaient pas encore un couple à cette époque, mais « I’m So Tired » et « Julia » contiennent de nombreux indices révélant qu’il pensait déjà beaucoup à elle. La référence à Yoko est explicite, tout en restant allusive, dans ce vers de « Julia » : " Ocean child calls me « (L’enfant de l’océan m’appelle), Yoko signifiant » enfant de l’océan " en japonais. Étant donné que les futurs amants entretenaient déjà une correspondance à cette époque, on peut raisonnablement en déduire que le vers « My mind is set on you » (Mon esprit se concentre sur toi) dans « I’m So Tired » s’adressait également à Yoko.
Mais ici encore, il n’est pas indispensable d’en connaître le contexte exact pour pouvoir apprécier les émotions que Lennon restitue dans ces chansons. Dans « I’m So Tired » le sentiment d’être perdu et la frustration l’entraînent dans de telles insomnies qu’il déclare : " I would give you everything I got for a little Peace Of Mind " (Je te donnerais tout ce que j’ai pour un peu de quiétude). Dans « Julia » il implore avec une tendresse obsédante la possibilité d’un contact entre les hommes d’ici-bas et l’au-delà, en commençant par l’aveu désarmant : « Half of what I say is rneaningless » (La moitié de mes paroles est dépourvue de sens) - citation puisée dans le livre du poète. et romancier libanais Khalil Gibran, Le Prophète). Il affiche ensuite encore davantage sa vulnérabilité en ajoutant : « But I say it just to reach you » (Mais je ne les dis que pour parvenir jusqu’à toi). La chanson contient de nombreux accords mineurs, renforçant l’impression de mélancolie et d’incertitude, tandis que les paroles évoquent des images de la beauté féminine, passagère et ensorcelante, comme un rêve brillant mais dont le Souvenir fuit. A la fin, hélas, le besoin et le désir sont les plus réels, et comme son coeur demeure insatisfait, il doit se contenter d’exprimer ses pensées : la chanson est comme une thérapie.














